La carte des mots qui divisent le français
Le débat du pain au chocolat est le plus célèbre, mais il est loin d’être seul. Le français courant est truffé de mots dont l’usage s’arrête net à une frontière invisible, et dont chaque camp ignore superbement qu’il existe une autre façon de dire. C’est en général en déménageant, ou en partageant un appartement avec quelqu’un venu d’ailleurs, que l’on découvre le problème.
Ce que fait un mot régional
Contrairement à une idée répandue, ces variantes ne sont pas des déformations d’un français correct. Ce sont, la plupart du temps, les traces d’une géographie linguistique plus ancienne que la langue standardisée : le domaine d’oc au sud, celui d’oïl au nord, les parlers francoprovençaux à l’est, les langues de contact aux frontières. Quand le français s’est imposé, il a absorbé du vocabulaire local différemment selon les régions — et ces choix se sont figés.
Le phénomène est aujourd’hui documenté par des enquêtes participatives de grande ampleur, dans lesquelles des dizaines de milliers de locuteurs indiquent l’usage de leur région. Les cartes qui en résultent sont d’une netteté frappante : on y voit des aires cohérentes, avec des frontières parfois plus stables que celles des anciennes provinces.
Quelques frontières bien nettes
La chocolatine. Le Sud-Ouest — approximativement l’ancienne Aquitaine et une partie de Midi-Pyrénées — dit chocolatine ; le reste du pays dit pain au chocolat. Une variante existe dans le Nord et en Belgique, où l’on demande un petit pain ou une couque au chocolat. Le Québec, lui, a tranché en faveur de la chocolatine.
La poche. Demandez une poche à un boulanger toulousain, il vous tend un sac. Demandez-la à Paris, il vous regarde. Le mot couvre une large moitié sud-ouest, avec des variantes — le pochon dans l’Ouest — que leurs usagers croient également universelles.
La wassingue. Dans les Hauts-de-France et une partie de la Belgique francophone, on ne passe pas la serpillière : on passe la wassingue. En Suisse romande et dans une partie de la Savoie, on passe la panosse. Trois mots pour un morceau de tissu au bout d’un manche, chacun perçu comme le mot normal par ceux qui l’emploient.
Septante et nonante. La Belgique et la Suisse romande disent septante et nonante, là où la France dit soixante-dix et quatre-vingt-dix. C’est le seul cas de cette liste où l’on peut dire sans grand risque que l’usage minoritaire est le plus rationnel : le système français conserve là un reste de numération par vingtaines, qui n’a plus aucune justification pratique.
Le repas de midi. Voilà le piège le plus efficace pour rater un rendez-vous. En France, on déjeune à midi et l’on dîne le soir. En Belgique, en Suisse, au Québec et dans une partie du monde francophone, on déjeune le matin, on dîne à midi et l’on soupe le soir. L’usage français actuel est en réalité un décalage récent, dû aux horaires urbains du XIXe siècle : la version qui paraît exotique à un Parisien est la plus ancienne des deux.
Pourquoi ces mots ne disparaissent pas
On aurait pu penser que la télévision, puis internet, allaient tout uniformiser. Ce n’est pas ce qui s’est produit, pour une raison qui tient à la fonction de ces mots. Ils ne servent plus vraiment à désigner — tout le monde comprend « serpillière » — ils servent à signaler d’où l’on vient. Or ce signal a d’autant plus de valeur que la standardisation efface les autres marqueurs d’origine : quand l’accent s’atténue, le lexique devient le dernier drapeau disponible.
C’est ce qui explique un phénomène apparemment paradoxal, bien visible dans les votes en ligne : le camp minoritaire est presque toujours le plus mobilisé. Un Bordelais aura défendu la chocolatine des centaines de fois dans sa vie ; un Lillois n’a jamais eu à défendre le pain au chocolat, parce que personne ne le lui a jamais contesté. À l’heure de voter, le premier est un militant entraîné et le second un passant.
Ce que cela implique pour nos compteurs
Une conséquence directe, qu’il vaut mieux garder en tête en lisant les résultats de ce site : sur les débats de vocabulaire régional, un score ne mesure pas la répartition des locuteurs. Il mesure le produit de deux facteurs — combien de personnes emploient le mot, et à quel point elles se sentent obligées de le défendre. Le second facteur penche systématiquement du côté de la minorité.
C’est d’ailleurs ce qui rend la comparaison intéressante. Quand un match de ce type aura reçu assez de voix, l’écart entre son résultat et les cartes linguistiques donnera une mesure inédite : le coefficient de ferveur de chaque camp. À notre connaissance, personne n’a jamais mesuré cela — parce que personne n’avait de raison de faire voter les gens sur une viennoiserie.
Sources : enquêtes participatives de géographie linguistique du projet Français de nos régions ; atlas linguistiques régionaux de la France ; Office québécois de la langue française pour l’usage québécois.